Lille Capitale mondiale du design : inspirée et inspirante !

Oeuvre “Romy” de Xavier Veilhan, artiste Lyonnais, installée sur le parvis de la Gare Lille Flandres depuis le 14 Septembre dernier
Oeuvre “Romy” de Xavier Veilhan, artiste Lyonnais, installée sur le parvis de la Gare Lille Flandres depuis le 14 Septembre dernier  © THOMAS MILLOT

Un retour en force du design militant, écosensible, fait main, passionné et artisanal : voici ce qui m’a sauté aux yeux lors de mon escapade lilloise. 

J’y étais venue par curiosité et pour y faire de la veille, mais j’y ai découvert de GRANDES expositions “La Manufacture : A Labour of Love”, à la Gare Saint-Sauveur, “Sens Fiction” au Tripostal et “Designer(s) du design” au MUBA de Roubaix m’ont permis de m’ouvrir à de nouveaux imaginaires. Tous ces lieux n’ont qu’un objectif :  nourrir et faire réagir par le design pour penser et reconstruire le monde. 

Qu’ils soient artisans, artistes, designers, ingénieurs ou makers, d’ici ou d’ailleurs, ils créent intelligemment, pétris de convictions et de visions communes.  Ils questionnent les bouleversements de notre monde avec leurs histoires singulières, leurs sources d’inspirations et leurs propres outils.  

Il y a 2 ans, lorsque j’ai créé PRISME ÉDITIONS, j’ai suivi ces “signaux faibles”. Aujourd’hui, tout est là ! Les designers et artisans sont prêts à former un nouveau grand mouvement design. Et c’est très excitant de pouvoir les accompagner dans cette superbe aventure !

LE DESIGN FAIT MAIN

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vous propose un petit crochet historique, notamment avec le mouvement Arts & Crafts, apparu au cours du 19ème siècle et impulsé, notamment, par l’anglais William Morris, fabricant de meubles.

Portrait de William Morris à 53 ans ©Tous Publics

À cette époque, l’industrialisation se développe grandement et s’impose dans tous les domaines. L’industrie du meuble n’est pas épargnée et le principal souci des fabricants est de produire en grande quantité pour générer un maximum de bénéfices. Progressivement, les ménages se retrouvent envahis par un ensemble de meubles et d’objets sans intérêt, de mauvaise qualité.

Un homme comprend alors très vite qu’il y a urgence à relancer la production de beaux meubles et objets pour la maison, afin de préserver les patrimoines mobiliers. Pour atteindre son but, il définit un courant de pensée qui prône une nouvelle union entre la production de meubles et l’artisanat.

Fauteuil “Sussex”, design Philipp Speakman Webb et produit par Morris & Co. 1865 ©Ma.as

Selon lui, seul le travail fait à la main permet un rendu de qualité. C’est un positionnement osé, à une époque où la majorité prône l’industrialisation ! Mais il persiste. Face aux conditions de travail, il affirme que l’ouvrier doit évoluer dignement, car seule une personne épanouie dans l’exercice de ses fonctions peut produire un rendu de qualité. Or, pour s’épanouir, elle doit également participer pleinement à la fabrication de son ouvrage. Ce sentiment rendra alors l’ouvrier plus heureux mais aussi l’objet plus beau, grâce au supplément d’âme qui en émanera.

Il affirme également que la belle esthétique, celle qui résulte d’un travail fait main, doit être présente partout, du plus petit objet de décoration intérieure à l’architecture de cette dernière.  Tout doit être pensé avec minutie, tout doit être réalisé avec soin. Qu’importe la grande série pourvu qu’on ait de beaux objets, authentiques et agréables à l’œil ! 

Des groupes d’artistes-artisans s’exilent alors dans les campagnes et adoptent une vie traditionnelle, simple et proche de la nature. Ils commencent à apprendre des techniques artisanales telles que la poterie, l’ébénisterie, le tissage du textile, la céramique… Chaque mobilier fabriqué est unique et fait à la main.

Étonnamment actuel non ? 

UNE NOUVELLE TENDANCE EST NÉE : MODERN CRAFT

Près de 150 ans après le début du mouvement Arts and Crafts, nous revenons à nouveau à des valeurs simples. L’avenir se construit maintenant. À l’ère des smartphones, de l’impression 3D et de la réalité virtuelle, nous vivons dans un monde dans lequel la technologie est omniprésente. Bien que toutes ces technologies soient nouvelles et passionnantes, elles peuvent être aussi totalement écrasantes. Le mouvement Arts and Crafts original s’est éteint en cherchant à intégrer la notion de modernisme dans le processus, sans même le questionner. Le Modern Craft est né lorsque les digital native ont renoué avec le travail de la main et avec la nature. Bien que les nouvelles technologies fassent partie de leur quotidien, ils savent les apprivoiser et les détourner à leur profit.

Aurélie Hoegy, France, “Wild Fibres Sofa” 2020 – réalisé à Bali en rotin © Bruno Pellarin

Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreux à préférer les produits artisanaux aux produits fabriqués en série. Nous souhaitons encourager les détaillants indépendants et la vente directe avec les artisans ou les producteurs. Nous utilisons la technologie pour avoir le monde à portée de clic et ainsi avoir le pouvoir de nous connecter aux artisans à l’autre bout du monde. Nous utilisons l’open source pour partager nos connaissances, nos avancées, pour acquérir de nouvelles compétences, inventer de nouveaux métiers et initier des partages d’idées. Tout en luttant contre l’uniformisation et la standardisation. Tel est le terrain de jeu du Modern Craft.

DESIGN IS CAPITAL : UN DESIGN MILITANT !

Alors non, le design ne se résume pas à un objet déco contemporain, excentrique et hors de prix. Non, le design n’a pas pour seule vocation de retravailler les formes et les matières pour séduire à tout prix l’acheteur. Chez PRISME ÉDITIONS, nous soutenons le design engagé et juste. Un design qui s’inscrit dans une dynamique de circuit court, de made in France, de pièces uniques et d’utilisation raisonnée des ressources naturelles. Nous privilégions les fertilisations croisées entre artisans et créateurs, nous croyons au pouvoir de l’empathie et de la créativité. Alors le design comme élément capital, ça nous parle !

Décryptage de l’exposition

Design de Marjan van Aubel en collaboration avec James Shaw©Daniel Costa. Plus d’infos ici.

Dans le contexte actuel de redécouverte de l’attention aux autres, de réinvention de liens de solidarité, de prise de conscience écologique, de réhabilitation de l’intérêt général, la Capitale Mondiale du Design a plus que jamais l’ambition d’être un laboratoire où s’imagine et s’expérimente un monde nouveau.

“Labour of Love” c’est le choix d’un titre positif, qui mobilise et rassemble la créativité, la diversité, l’énergie de ceux qui, chaque jour, construisent et font grandir le monde. On y voit de nouvelles façons de produire, de consommer et de co-créer. On s’aperçoit que l’artisan-designer est pluriel dans ses statuts, tour à tour : artiste, artisan, chef d’entreprise, amoureux de son métier, philosophe éternellement questionné par le sens de celui-ci. Il est UN dans sa diversité, mais s’inscrit dans une approche collective et circulaire de création. Une approche où engagement éthique, esthétique et organique se rejoignent.

“La Manufacture est un lieu de découverte où des scénarios futurs et de nouvelles façons de produire sont explorés. Un nouveau regard qui expose l’avenir de l’humanité et de la planète. Un retour au travail où le designer est stratège, esthète et autonome. Une exposition qui développe des idées pour partager entre designer et artisan, designer et démuni, designer et amateur, designer et designer. Tout est propice au partage. L’homme et la machine veulent travailler main dans la main. Des approches pour produire des objets singuliers aux matières innovantes afin de préparer un futur durable. En osmose, les métiers à tisser, les programmes robotisés, les imprimantes 3D et les recherches de biotechnologie sont les témoins de ces nouvelles façons de concevoir la création et la fabrication. Le temps se ralentit. Les designers fondent leurs propres usines, forment des collectifs pour partager les espaces et les machines, travaillent en open source, récoltent les matières organiques et recyclent nos innombrables déchets. Ils proposent des produits sur mesure et décident de transformer les matières en une forme esthétique d’activisme. Être autoentrepreneur est de rigueur. Le designer est à la fois artiste, artisan et administrateur, amoureux de toutes les facettes du processus : a labour of love. Mis en scène à Lille – une ville vivante au passé industriel – cette exposition-manufacture prouve que dorénavant le design est plein d’espoir.” 

Lidewij Edelkoort & Philip Fimmano commissaires de l’exposition.

À “La Manufacture a labour of love”, 70 designers internationaux se sont rejoints sur la notion de matérialité et de recyclage. Hébergée dans l’ancienne Gare Saint Sauveur désaffectée, et à l’aide d’une scénographie éphémère entièrement recyclée: constituée de résidus de chantier tels que les parpaings ou les fameuses briques du Nord. L’exposition invite le visiteur à naviguer entre différentes thématiques toutes plus fortes les unes que les autres :

TISSER DES MERVEILLES / CRÉER UNE COMMUNAUTÉ / COLLECTIONNER LES RESTES / FORGER LES ALLIAGES / EXCAVER LES VESTIGES / FAÇONNER L’ARGILE / TRANSFORMER LA PÂTE / SCULPTER LA PIERRE / SOUFFLER LA MAGIE / TRAVAILLER LE BOIS / ASSEMBLER LES FIBRES / CULTIVER LE DESIGN

Cette exposition présente les nouveaux fabricants du design contemporain, prévoyant un futur de production responsable avec une approche circulaire, une pratique éthique et une esthétique organique. Elle offre un aperçu de la façon dont les designers donnent forme aux matériaux et aux processus pour nous reconnecter à la nature et nous guider vers un lendemain meilleur.

Gavin Munro photographié dans le champ où il fait pousser ses chaises et ses lampes Full Grown, Royaume-Uni, “Gatti Chair” 2012-2018 ©Ma.as

Prenant une position radicale sur la façon dont les objets sont produits, Alice et Gavin Munro sont à la pointe d’une forme d’art émergente, mettant en évidence une manière intéressante d’être plus proche de la nature. Leurs meubles cultivés ont un attrait tactile, viscéral et organique immédiat. La forme des arbres est guidée au fil des ans, puis viennent la récolte et les finitions à la main. Cette chaise et cette lampe révolutionnaires sont le début d’un avenir où nature et design ne feront plus qu’un.

Ben Storms, Belgique, “In Hale Table”, 2017 © Alexander Popelier

Ce déroutant coussin tridimensionnel a été conçu à partir de pièces de tôles gonflées. Il repose sur une base en laiton, en or ou en cuivre qui élève la pierre. Ben Storms met les rebuts d’exploitation de marbre sur un piédestal, permettant l’admiration de la pierre sans impacter l’environnement. Ses œuvres jouent avec les aspects doux et durs de l’air, de l’alliage et de la pierre. 

Paul Cocksedge, Royaume-Uni, “Excavated: Explore Core Table”, 2017
© Friedman Benda Gallery

Cocksedge a percé le sous-sol de son studio de design et extrait plusieurs tonnes de matériaux ; une forme d’exploitation minière urbaine. Les cylindres extraits contenaient du béton moderne et des briques historiques de l’existence antérieure d’une étable ; ceux-ci ont été poncés et polis en plusieurs éléments pour constituer une nouvelle collection de meubles uniques.                           

Dans l’exposition, les installations succèdent aux objets d’art, eux-mêmes complétés par des films documentaires. 

Daniel Harris au travail dans sa micro-usine, la London Cloth Company © Olivier Perrott

Daniel Harris, créateur de la London Cloth Company, y a aussi fait émerger une installation. Entièrement autodidacte, Harris a restauré de nombreux métiers à tisser laissés à l’abandon pour recréer plus de 60 types de fabuleux indigo, tweed et laine britannique.

QUAND L’ARTISAN DEVIENT ARTISTE

Dans “Manufacture a labour of love’, on évoque les processus de production d’antan et d’aujourd’hui. On ré-interroge les représentations liées au  “bleu de travail” et on étudie la façon dont les ouvriers peuvent être intégrés au processus de design. Plusieurs initiatives visant à diminuer les inégalités sociales et à promouvoir l’inclusion des minorités sont visibles dans l’exposition.

Dans une usine de porcelaine, en Pologne, Arkadiusz Swed & Ewa Klekot ont demandé au personnel d’enfiler des gants empreints d’une solution colorante. Le sel de cobalt permet aux empreintes de rester visibles sur les pièces de porcelaine. Une fois celles-ci passées au four, des formes bleues fugaces s’impriment sur les pièces de vaisselle, photographiant ainsi le mouvement vif et précis des petites mains travailleuses. 

Même au sein de la production industrielle, la main et l’humain restent centraux.

People from the porcelain factory, Pologne, “The Human trace”, 2016-2017
© Arkadiusz Szwed & Ewa Klekot.

Je pourrais encore vous parler des heures des autres  expositions dans lesquelles je me suis immergée avec bonheur : “Designers du Design”, le laboratoire “sens-fiction”, mais ce que je retiens principalement et ce que je voulais partager avec vous, c’est ce formidable élan collectif d’un design qui questionne le citoyen et invente de nouvelles façons d’être. Militant, écosensible, raisonné et participatif, il fait émerger le meilleur des deux mondes

Il combine des dualités qu’auparavant, le Mouvement Arts & Crafts n’a pas réussi à dépasser. Les nouveaux designers usent de techniques à la pointe des technologies, mais  cultivent aussi l’émotion d’une pièce unique, infusée d’amour et de passion. De l’impression numérique aux machines, les créateurs ont réussi à trouver un terrain d’entente. Ils se concentrent sur la durabilité et les meilleures pratiques du métier. Ces démarches évitent l’enfouissement sauvage de déchets et garantissent que l’artisan soit payé à sa juste valeur pour son travail, de manière équitable. De même, l’acheteur ne paie pas plus que la valeur des produits. 
Nous partageons les mêmes croyances et ambitions chez PRISME ÉDITIONS et c’est formidable de voir qu’elles sont alignées avec l’énergie follement audacieuse de cette nouvelle génération de créateurs !

La génération Y a réussi grâce à son adaptabilité face à un monde en plein bouleversement. La génération Z, quant à elle, va bien plus loin que nous n’avons jamais été, avec élan et enthousiasme.